Une jolie fable monétaire : l'Ile des naufragés...

Publié le par Frédéric Vanpoulle

Une fable pour mieux comprendre l'argent ( adapté par Michel Portal)
L’île des Naufragés 2
“L'Île des Naufragés” est un des premiers écrits - après la crise de 1929 - de Louis Even,
(1885-1974). Né en Bretagne puis émigré au Canada avec sa congrégation religieuse interdite
d’enseignement par la loi de 1904 en France, il étudie l’économie, enseigne. Il se marie et a
quatre enfants.
Cette fable a permis à beaucoup de mieux comprendre l’argent. Vous trouverez ici une
modernisation-adaptation laïque et aurez peut-être des suggestions pour parfaire ce travail.
Ici version 2.4. On peut facilement imaginer des illustrations, b.d. ou dessins animés.
1. Sauvés du naufrage
Une explosion a détruit leur bateau. Les survivants se sont agrippés aux premières pièces
flottantes qui leur tombaient sous la main. Cinq ont fini par se trouver réunis sur cette épave
que les flots emportent à leur gré. Des autres compagnons de naufrage, aucune nouvelle.
C’était avant les téléphones portables.
Depuis des heures, de longues heures, ils scrutent l'horizon: quelque navire en voyage les
apercevrait-il? Leur radeau de fortune échouerait-il sur quelque rivage hospitalier?
Tout à coup, un cri retentit:
“Terre! Terre là-bas, voyez! Justement dans la direction où nous poussent les vagues!”
A mesure que se dessine, en effet, la ligne d'un rivage, les figures s'épanouissent. Il y a
François, le grand et vigoureux charpentier qui a le premier lancé le cri: Terre!
Paule, cultivatrice; c'est elle que vous voyez en avant, à gauche, à genoux, une main à terre,
l'autre accrochée au piquet de l'épave;
Jacqueline, spécialisée dans l'élevage des animaux: c'est la femme au pantalon rayé qui, les
genoux à terre, regarde dans la direction indiquée;
Henriette, l'agronome horticultrice, un peu corpulente, assise sur une valise échappée au
naufrage;
Thomas, le prospecteur minéralogiste, c'est le gars qui se tient debout en arrière, avec une
main sur l'épaule du charpentier.
2. Une île providentielle
Remettre les pieds sur la terre ferme, c'est pour nos Humains un retour à la vie.
Une fois séchés, réchauffés, leur premier empressement est de faire connaissance avec cette île
où ils sont jetés loin de la civilisation. Ils la nomment “L'Île des Naufragés”.
Une rapide tournée leur donne espoir. L'île n'est pas un désert aride. Ils sont bien les seuls à
l'habiter actuellement, mais d'autres ont dû y vivre avant eux, s'il faut en juger par les restes de
troupeaux demi-sauvages qu'ils ont rencontrés ici et là. Jacqueline, l'éleveuse, affirme qu'elle
pourra les améliorer et en tirer de bons produits.
Quant au sol de l'île, Paule le trouve en grande partie fort propice à la culture. Henriette, elle a
découvert des arbres fruitiers, dont elle espère pouvoir tirer profit. François a surtout
remarqué les belles étendues forestières, riches en bois de toutes sortes: ce sera un jeu
d'abattre des arbres et de construire des abris pour le petit groupe. Quant à Thomas, le
prospecteur, ce qui l'a intéressé, c'est la partie la plus rocheuse de l'île. Il y a noté plusieurs
signes indiquant un sous-sol richement minéralisé. Malgré l'absence d'outils perfectionnés,
Thomas se croit assez d'initiative et de débrouillardise pour transformer le minerai en métaux
utiles.
Chacun va donc pouvoir se livrer à ses occupations favorites pour le bien de tous. Tous sont
unanimes à louer le dénouement relativement heureux d'une tragédie.
3. Les véritables richesses
Et voilà nos habitants à l'ouvrage. Les maisons et des meubles sortent du travail du
charpentier. Les premiers temps, on s'est contenté de nourriture primitive. Mais en quelques
mois, grâce aux outils de Thomas, les jardins produisent et Paule a des récoltes.
A mesure que les saisons succèdent aux saisons, le patrimoine de l'île s'enrichit. Il s'enrichit,
non pas d'or ou de papier monnaie, mais des véritables richesses: des choses qui nourrissent,
qui habillent, qui logent, qui répondent à des besoins.
La vie n'est pas aussi douce qu'ils la souhaiteraient. Il leur manque bien des choses auxquelles
ils étaient habitués dans la civilisation. Mais leur sort pourrait être beaucoup plus triste.
D'ailleurs, ils ont déjà connu des temps de crise dans leur ancien pays. Ils se rappellent les
privations subies dans les années trente, alors que des magasins étaient trop pleins à dix pas
de leur porte. Au moins, dans l'île, personne ne les condamne à voir pourrir sous leurs yeux
des choses dont ils ont besoin. Et puis les taxes sont inconnues. Les saisies d’huissier ne sont
plus à craindre.
Si le travail est dur parfois, au moins on a le droit de jouir des fruits du travail. Somme toute,
on exploite l'île en bénissant la Nature, espérant qu'un jour on pourra retrouver les parents et
les amis, avec deux grands biens conservés: la vie et la santé.
4) un inconvénient majeur

Nos homo-sapiens-sapiens se réunissent souvent pour causer de leurs affaires.
Dans le système économique très simplifié qu'ils pratiquent, une chose les taquine de plus en
plus: ils n'ont aucune espèce de monnaie. Le troc, l'échange direct de produit contre produit, a
ses inconvénients. Les produits à échanger ne sont pas toujours en face l'un de l'autre en même
temps. Ainsi, du bois livré à la cultivatrice en hiver ne pourra être remboursé en légumes que
dans six mois.
Parfois aussi, c'est un gros article livré d'un coup par un des membres, et il voudrait en retour
différentes petites choses produites par plusieurs des autres à des époques différentes.
Tout cela complique les affaires. S'il y avait une monnaie en circulation, chacun vendrait ses
produits aux autres au juste prix. Avec l'argent, il achèterait aux autres les choses qu'il veut,
quand il les veut et qu'elles sont là.
Tous s'entendent pour reconnaître la commodité que serait un système monétaire. Mais aucun
d'eux ne sait comment en établir un. Ils ont appris à produire la vraie richesse, les choses et
des services. Mais ils ne savent pas en faire les signes, l'argent.
Ils ignorent comment l'argent commence, et comment le créer quand il n'y en a pas et qu'on
décide ensemble d'en avoir... Bien des êtres instruits seraient sans doute aussi embarrassés; les
divers pays l'ont bien été “avant guerre”. Seul, l'argent manquait, et le gouvernement restait
paralysé devant ce problème.
5. Arrivée d'un nouveau réfugié
Un soir que les naufragés, assis sur le rivage, ressassent ce problème pour la enième fois, ils
voient soudain approcher une chaloupe avironnée par un seul homme.
On s'empresse d'aider le nouveau naufragé. On lui offre les premiers soins et on cause. On
apprend qu'il a lui aussi échappé à un naufrage, dont il est apparemment le seul survivant. Son
nom: Martin.
Heureux d'avoir un compagnon de plus, nos cinq amis l'accueillent avec chaleur et lui font
visiter l’île.
— « Quoique perdus loin du reste du monde, lui disent-ils, nous ne sommes pas trop à
plaindre. La terre rend bien; la forêt aussi. Une chose nous manque: nous n'avons pas de
monnaie pour faciliter les échanges de nos produits.»
— « Bénissez le hasard qui m'amène ici! répond Martin. L'argent n'a pas de mystère pour
moi. Je suis banquier, et je puis vous installer en peu de temps un système monétaire qui vous
donnera satisfaction.»
Un banquier?... Un banquier!... Un ange venu du ciel n'aurait pas inspiré plus de révérence.
N'est-on pas habitué, en pays civilisé, à s'incliner devant les banquiers? Ils contrôlent les
pulsations de la finance.
6. Le maître de la “civilisation”
— « Monsieur Martin, puisque vous êtes banquier, vous ne travaillerez pas dans l'île. Vous
allez seulement vous occuper de notre argent.»
— « Je m'en acquitterai avec la satisfaction, comme tout banquier, de forger la prospérité
commune.»
— « Monsieur Martin, on vous bâtira une demeure digne de vous. En attendant, peut-on vous
installer dans l'édifice qui sert à nos réunions publiques? »
— « Très bien, mes amis. Mais commençons par décharger les objets dans la chaloupe que j'ai
pu sauver: une petite presse, du papier, des accessoires, et surtout un petit baril que vous
traiterez avec grand soin.»
On décharge le tout. Le petit baril intrigue nos braves gens.
— « Ce baril, déclare Martin, c'est un trésor sans pareil. Il est plein d'or!»
Plein d'or! Cinq âmes faillirent s'échapper de cinq corps. Le maître de la civilisation entré dans
l'Ile des Naufragés. Le “dieu” jaune, toujours caché, mais puissant, terrible, dont la présence,
l'absence ou les moindres caprices peuvent décider de la vie des nations!
— « De l'or! Monsieur Martin, vrai grand banquier! Recevez nos hommages et nos serments
de fidélité.»
— « De l'or pour tout un continent, mes amis. Mais ce n'est pas de l'or qui va circuler. Il faut
cacher l'or: l'or est l'âme de tout argent sain. L'âme doit rester invisible. Je vous expliquerai
tout cela en vous passant de l'argent.»
7. Un enterrement sans témoin
Avant de se séparer pour la nuit, Martin leur pose une dernière question:
— « Combien vous faudrait-il d'argent dans l'île pour commencer, afin que les échanges
marchent bien? »
On se regarde. On consulte humblement Martin lui-même. Avec les suggestions du
bienveillant banquier, on convient que 200 unités pour chacun paraissent suffisantes pour
commencer. Rendez-vous fixé pour le lendemain soir.
Les cinq se retirent, échangent entre eux des réflexions émues, se couchent tard, ne
s'endorment bien que vers le matin, après avoir longtemps rêvé d'or les yeux ouverts.
Martin, lui, ne perd pas de temps. Il oublie sa fatigue pour ne penser qu'à son avenir de
banquier. A la faveur du petit jour, il creuse un trou, y roule son baril, le couvre de terre, le
dissimule sous des touffes d'herbe soigneusement placées, y transplante même un petit
arbuste pour cacher toute trace.
Puis, il met en oeuvre sa petite presse, pour imprimer mille billets d'un dollar. En voyant les
billets sortir, tout neufs, de sa presse, il songe en lui-même:
— « Comme ils sont faciles à faire, ces billets! Ils tirent leur valeur des produits qu'ils vont
servir à acheter. Sans produits, les billets ne vaudraient rien. Mes cinq naïfs de clients ne
pensent pas à cela. Ils croient que c'est l'or qui garantit les pézettes. Je les tiens par leur
ignorance, leur imaginaire et leur avidité! »
Le soir venu, les cinq arrivent en courant près de Martin.
8. A qui l'argent frais?
Cinq piles de billets sont là, sur la table.
— « Avant de vous distribuer cet argent, dit le banquier, il faut s'entendre.
L'argent est basé sur l'or. L'or, placé dans la voûte de ma banque, est à moi. Donc, l'argent est
à moi... Oh! ne soyez pas tristes. Je vais vous prêter cet argent, et vous l'emploierez à votre
gré. En attendant, je ne vous charge que de l'intérêt. Vu que l'argent est rare dans l'île, puisqu'il
n'y en a pas du tout, je crois être raisonnable en demandant un petit intérêt de 8 pour cent
seulement.
— « En effet, Monsieur Martin, vous êtes équitable.
— « Un dernier point, mes amis. Les affaires sont les affaires, même entre grands amis. Avant
de toucher son argent, chacun de vous va signer ce document: c'est l'engagement par chacun de
rembourser capital et intérêts, sous peine de confiscation par moi de ses propriétés. Oh! une
simple garantie. Je ne tiens pas du tout à jamais avoir vos propriétés, je me contente d'argent.
Je suis sûr que vous garderez vos biens et que vous me rendrez l'argent.
— « C'est plein de bons sens, monsieur Martin. Nous allons redoubler d'ardeur au travail et
tout rembourser.»
— « C'est cela. Et revenez me voir chaque fois que vous aurez des problèmes. Le banquier est
le meilleur ami de tout le monde... Maintenant, voici à chacun ses deux cents dollars.»
Et nos cinq personnages s'en vont ravis, les billets plein les mains et plein la tête.
9. Un problème d'arithmétique
L'argent de Martin circule dans l'île. Les échanges se multiplient en se simplifiant. Tout le
monde se réjouit et salue Martin avec respect et gratitude.
Cependant, le prospecteur, est inquiet. Ses produits sont encore sous terre. Il n'a plus que
quelques dollars en poche. Comment rembourser le banquier à l'échéance qui vient?
Après s'être longtemps creusé la tête devant son problème individuel, Thomas l'aborde
socialement:
« Considérant la population entière de l'île, songe-t-il, sommes-nous capables de tenir nos
engagements?
Martin a créé une somme totale de 1000. Il nous demande au total 1080. 8 pour cent, c’est
80 pour mille. Quand même nous prendrions ensemble tout l'argent de l'île pour le lui porter,
cela ferait 1000 pas 1080. Personne n'a fait les 80 de plus! Nous nous rendons service et nous
faisons des choses, mais pas de billets. Martin pourra donc saisir toute l'île, parce que tous
ensemble, nous ne pouvons rembourser le capital et les intérêts!
Si ceux qui en sont capables remboursent pour eux-mêmes sans se soucier des autres,
quelques-uns vont tomber tout de suite, quelques autres vont survivre. Mais le tour des autres
viendra et le banquier saisira tout. Il vaut mieux s'unir tout de suite et régler cette affaire
collectivement. »
Thomas n'a pas de peine à convaincre les autres que Martin les a dupés. On s'entend pour un
rendez-vous général chez le banquier.
10. Bienveillance du banquier
Martin devine leur état d'âme, mais fait bon visage. L'impulsif François présente le cas:
— « Comment pouvons-nous vous apporter 1080 quand il n'y a que 1000 dans toute l'île? »
— « C'est l'intérêt, mes bons amis. Est-ce que votre production n'a pas augmenté? »
— « Oui, mais l'argent, lui, n'a pas augmenté. Or, c'est justement de l'argent que vous
réclamez, et non pas des produits. Vous seul pouvez faire de l'argent. Or vous n’avez fait que
1000 et vous demandez 1080. C'est impossible!»
— « Attendez, mes amis. Les banquiers s'adaptent toujours aux conditions, pour le plus grand
bien du public... Je ne vais vous demander que l'intérêt. Rien que 80. Vous continuerez de
garder le capital. »
— « Vous nous remettez notre dette? »
— « Non pas. Je le regrette. Un banquier ne remet jamais une dette. Vous me devrez encore
tout l'argent prêté. Mais vous ne me remettrez chaque année que l'intérêt, je ne vous presserai
pas pour le remboursement du capital. Quelques-uns parmi vous peuvent devenir incapables
de payer même leur intérêt, parce que l'argent va de l'un à l'autre. Mais organisez-vous en
nation, et convenez d'un système de contributions. On appelle cela taxer. Vous taxerez
davantage ceux qui auront plus d'argent, les autres moins. Pourvu que vous m'apportiez
collectivement le total de l'intérêt, je serai satisfait et votre nation se portera bien.»
Nos humains se retirent, mi-calmés, mi-pensifs.
11. L'extase du banquier
Martin est seul. Il se concentre. Il conclut:
« Mon affaire est bonne. Bons travailleurs, ces êtres, mais ignorants. Leur ignorance et leur
crédulité font ma force. Ils voulaient de l'argent, je leur ai passé des chaînes. Ils m'ont couvert
de fleurs pendant que je les roulais.
« Oh! Grand Banquier, je sens ton génie s'emparer de mon être. Tu l'as bien dit: "Qu'on
m'accorde le contrôle de la monnaie d'une nation et je me fiche de qui fait ses lois". Je suis le
maître de l'Ile des Naufragés parce que je contrôle son système d'argent.
Je pourrais contrôler un univers. Ce que je fais ici, moi, Martin, je puis le faire dans le monde
entier. Que je sorte un jour de cet îlot et je sais comment gouverner le monde sans tenir ni le
sabre, ni le sceptre, ni la couronne.»
Toute la structure habile du système bancaire apparaît dans l'esprit ravi de Martin.
12. Crise de vie chère
Cependant, la situation dans l'île se dégrade. La productivité a beau augmenter, les échanges
ralentissent. Martin pompe régulièrement ses intérêts. Il faut songer à mettre de l'argent de
côté pour sa banque. L'argent colle, circule mal. Ceux qui paient le plus de taxes crient contre
les autres et haussent leurs prix pour trouver compensation. Les plus pauvres, qui ne paient
pas de taxes, crient contre la cherté de la vie et achètent moins. Le moral baisse, la joie de vivre
s'en va. On n'a plus coeur à l'ouvrage.
- “A quoi bon? Les produits se vendent mal; et quand ils se vendent, il faut verser des taxes.
On se prive. C'est la crise. Et chacun accuse son voisin de manquer de vertu et d'être la cause
de la vie chère!
Un jour, Henriette, réfléchissant au milieu de ses vergers, conclut que le «progrès» apporté
par le système monétaire du banquier a tout gâté dans l'île. Assurément, nous cinq avons nos
défauts; mais le système Martin nourrit du mauvais dans la nature humaine.
Henriette décide de convaincre et rallier ses compagnons. Elle commence par Jacqueline. Ce
fut vite fait: «Eh! Jacqueline, je ne suis pas savante, moi; mais y a longtemps que j’le sens:
l’argent est plus pourri que le fumier de mon étable!»
Tous sont gagnés l'un après l'autre. Une nouvelle entrevue avec Martin est décidée.
13. Chez le forgeur de chaînes
Ce fut une tempête chez le banquier:
— « L'argent est rare sur l'île, Monsieur, parce que vous nous l'ôtez. On vous paie, on vous
paie, et on vous doit encore autant qu'au commencement. On travaille, on fait de belles
cultures, de belles industries, et nous voilà plus mal qu'avant votre arrivée. Dettes! Dettes!
Dettes par-dessus la tête!»
— « Allons, mes amis, raisonnons un peu. Si vos terres sont superbes, vos ateliers modernes
c'est grâce à moi. Un bon système bancaire est le plus bel actif d'un pays! Mais pour en
profiter, il faut garder, avant tout garder confiance dans votre banquier. Venez à moi comme à
un père... Vous voulez d'autre argent? Très bien. Mon baril d'or vaut multes fois mille
dollars... Tenez, je vais hypothéquer vos nouvelles propriétés et vous en prêter mille de plus
tout de suite.»
— « Deux fois plus de dette? Deux fois plus d'intérêt à payer tous les ans, sans jamais finir? »
— « Oui, mais je vous en prêterai encore, tant que vous augmenterez votre richesse. Et vous
ne me rendrez jamais que l'intérêt. Vous empilerez les emprunts; vous appellerez cela “dette
consolidée”. La dette pourra grossir d'année en année. Mais votre revenu aussi. Grâce à mes
prêts, vous développerez votre pays.»
— « Alors, plus notre travail produira, plus notre dette augmentera. »
— « Comme dans tous les pays civilisés. La dette publique est le baromètre de la prospérité.»
14. Le loup mange les agneaux
— « C'est cela que vous appelez monnaie saine, Monsieur Martin? Une dette nationale, celle
de nous tous, devenue nécessaire et impayable, ce n'est pas sain, c'est malsain. »
— « Mesdames, Messieurs, toute monnaie doit être basée sur l'or et sortir de la banque à l'état
de dette. La dette nationale est une bonne chose: elle place les gouvernements sous la sagesse
incarnée des Banquiers. Je suis le flambeau de la civilisation dans votre île.»
— « Monsieur Martin, nous sommes des illettrés de la finance, mais nous ne voulons pas de
cette civilisation-là ici. Nous n'emprunterons plus un seul sou de vous. Monnaie saine ou pas
saine, nous ne voulons plus faire affaire avec vous.»
— « Je regrette cette décision maladroite, Mesdames et Messieurs. Mais si vous rompez avec
moi, j'ai vos signatures. Remboursez-moi immédiatement tout, capital et intérêts.»
— « Mais c'est impossible, Monsieur, vous le savez. Quand même on vous donnerait tout
l'argent de l'île, on ne serait pas quitte.»
— « Je n'y puis rien. Avez-vous signé, oui ou non? Oui ? Eh bien, en vertu de l’irréversibilité
des contrats, je saisis toutes vos propriétés gagées, tel que convenu entre nous, au temps où
vous étiez si contents de m'avoir. Vous ne voulez pas servir de bon gré la puissance suprême
de l'argent, vous la servirez de force. Vous continuerez à exploiter l'île, mais pour moi et à mes
conditions. Allez. Je vous passerai mes ordres demain.»
15. Contrôle des médias
Martin sait que celui qui contrôle le système d'argent d'une nation contrôle cette nation. Il
sait aussi que, pour maintenir ce contrôle, il faut entretenir le peuple dans l'ignorance, l'amuser
avec autre chose et le diviser.
Martin a remarqué que, sur les cinq insulaires, deux sont “de droite” ou conservateurs et trois
sont “de gauche” ou progressistes. Cela paraît dans les conversations le soir. Surtout depuis
qu'ils sont devenus ses... esclaves. On se chicane entre bleus et rouges, entre rouges et verts;
entre bleu-vert et rouge foncé, voire entre orange ou violet.
De temps en temps, Henriette, moins partisane, suggère une force rassemblée pour faire
pression sur la dictature de fait. C’est une force dangereuse pour Martin.
Martin s'applique à envenimer le plus possible les discordes politiques. Il se sert de sa
presse. Il fait en effet paraître deux feuilles hebdomadaires: “Le Soleil”, pour les uns ;
“L'Étoile”, pour les autres. “Le Soleil” dit en gros: si vous n'êtes plus maîtres chez vous, c'est
à cause de ces arrièrés de Bleus qui profitent, collés aux intérêts sur l’argent.
“L'Étoile” dit en substance: votre dette nationale est l'oeuvre des maudits Rouges fainéants.
Les deux groupes se chamaillent de plus belle, oubliant le véritable responsable des chaînes.
16. Une épave précieuse
Un jour, Thomas, le prospecteur, découvre, échouée au fond d'une anse, au bout de l'île et
voilée par de hautes herbes, une caisse assez bien conservée.
Il l’ouvre: outre du linge, des graines, de menus objets et des papiers, son attention s'arrête sur
un livret intitulé:
Qu’est-ce que l’argent?

Curieux, notre homme s'assied et ouvre le petit livre. Il lit. Il dévore. Il jubile:
- “Mais, s'écrie-t-il, voilà ce qu'on aurait dû comprendre depuis longtemps!”
En voici des passages: “L'argent ne tire nullement sa valeur de l'or, mais des produits que
l'argent achète”...“L'argent peut être une simple comptabilité. Crédits et débits passant d'un
compte à l'autre selon les achats et les ventes.” ...“Le total de l'argent est en rapport avec le
total de la production des biens et des services”...“A toute augmentation de production, doit
correspondre une augmentation équivalente de la monnaie”... “Jamais d'intérêt à payer sur
l'argent naissant”... “Le progrès est représenté, non pas par une dette publique, mais par un
dividende égal à chacun”... “Des prix, ajustés au pouvoir d'achat”
Thomas n'y tient plus. Il se lève et court, avec son livre, faire part de sa splendide
découverte à ses compagnons.
17. L'argent? Simple comptabilité
Et Thomas s'installe professeur. Voici, dit-il, ce qu'on aurait pu faire, sans le banquier, sans
or, sans signer aucune dette.
“Nous ouvrons un compte au nom de chacun de nous. D’un côté, les crédits, ce qui ajoute au
compte; de l’autre, les débits, ce qui le diminue”. On avait besoin chacun de 200 pour
commencer. D'un commun accord, nous inscrivons 200 au crédit de chacun. Chacun a tout de
suite 200 dollars ou autres unités de compte.
François achète des produits de Paule, pour 10. Je retranche 10 à François, il lui reste 190.
J'ajoute 10 à Paule, elle a maintenant 210.
Jacqueline achète des légumes pour 8 à Paule. Je retranche 8 à Jacqueline, elle est à 192. Paule,
elle monte à 218.
Paule achète du bois de François, pour 15 unités. J’ôte 15 à Paule, solde: 203; j'ajoute 15 à
François, il remonte à 205. Et ainsi de suite; d'un compte à l'autre, tout comme des billets en
papier vont d'une poche à l'autre.
Si l'un de nous a besoin d'argent pour augmenter une production utile sur l’île, notre conseil de
citoyens, après discussion lui ouvrira un crédit sans intérêt. Il le remboursera quand sa
production sera vendue.
Si l’essai a été un échec (C’est un risque et ça peut arriver malgré les précautions), on répartira
son coût sur chacun. C’est possible sans trop de désagréments puisque la décision de départ
aura été commune.
On suivra une méthode équivalente pour créer la monnaie nécessaire aux travaux d’intérêt
public.
Si la production le permet, on augmente périodiquement les comptes de chacun d'une somme
en plus sans rien ôter à personne, en fonction des augmentations de production de l’île. C'est
le “dividende national” ou, pourquoi pas, international que chaque personne reçoit. L'argent
devient ainsi un instrument de service au lieu d’engraisser un système qui s’approprie le
beurre, puis l’argent du beurre et bientôt la crémière si la force d’une autorité et d’un
règlement ne le contraint pas.
18. Désespoir du banquier
Tous ont compris. La petite nation est devenue libre dans sa tête. Le lendemain, le banquier
Martin reçoit une lettre signée des cinq:
Monsieur,
Vous nous avez endettés et exploités sans nécessité. Nous n'avons plus besoin de vous pour
régir notre système monétaire. Nous aurons désormais tout l'argent qu'il nous faut, sans or et
sans dette. C’est à chacun d’être honnête et de ne pas entrer dans un échange frauduleux avec
l’autre. C’est à la collectivité de se surveiller elle-même et de veiller sur chacun. Nous
établissons immédiatement dans l'île un système équitable où chacun a son relevé de compte
dans sa poche. Le dividende national remplace la dette nationale.
Si vous tenez à votre remboursement, nous pouvons vous remettre tout l'argent que vous avez
fait pour nous, pas plus. Vous ne pouvez réclamer ce que vous n'avez pas fait.
Martin est au désespoir. Son empire s'écroule. Les cinq sont désillusionnés.
_“ Que faire? Leur demander pardon? Devenir comme l'un d'eux? Moi, banquier, faire cela?
Non ! Je vais plutôt essayer de me passer d'eux et de vivre à l'écart.”
19. Supercherie mise à jour
Pour se protéger contre toute réclamation future possible, les habitants décident de faire
signer au banquier un document attestant qu'il possède encore tout ce qu'il avait en venant
dans l'île. D'où l'inventaire général: la chaloupe, la petite presse et... le fameux baril d'or.
Martin a dû en indiquer l'endroit. On déterre le baril. Les hommes le sortent du trou sans
excès d’attentions. L’or n’est qu’un fétiche. Un beau fétiche, mais un fétiche.
Le prospecteur, en soulevant le baril, trouve que, pour de l'or, ça ne pèse pas beaucoup:
- “ Je doute fort que ce baril soit plein d'or», dit-il.”
L'impétueux François n'hésite pas plus longtemps. Un coup de hache et le baril étale son
contenu: d'or, pas une once! Des roches, rien que de roches ! Les gens n'en reviennent pas:
-“ Dire qu'il nous a mystifiés à ce point-là. Misérable! ”
-“ Misérables a-t-il fallu que nous soyons, nous aussi, pour être gogos à ce point! pour être
fascinés au seul mot OR!”
-“ Dire que nous lui avons gagé nos propriétés pour des bouts de papier basés sur quatre
pelletées de roches!”
-“ Dire que nous nous sommes boudés et haïs les uns les autres pendant des mois et des
années pour une supercherie pareille!”
20. La fuite tourne court
A peine François avait-il levé sa hache que le banquier partit à toutes jambes vers la forêt.
Avec l’idée déraisonnable d’y vivre seul. Mais aucun individu n’est capable d’autarcie
complète. Et un banquier souvent moins que beaucoup. Au bout de quelques jours seulement,
Martin affamé s’approche d’un des vergers.
Henriette prend son petit déjeuner dans sa cuisine, face à la fenêtre ouverte comme
d’habitude. Elle écoute les chants d’oiseaux qui l’inspirent. Quand soudain la silhouette du
banquier apparaît dans son champ de vision. Elle l’observe sans bouger. Puis elle décide de
s’approcher aussi discrètement qu’elle peut. Martin a très faim, il a oublié toute vigilance.
Henriette sourit puis elle rit franchement:
_“Ah, ah! je vous y prends! Vous n’avez pas honte? Eh bien ce sera 350 dollars, l’exact
remboursement des intérêts que je vous “devais” à l’échéance.
Martin comprend très vite ce langage d’argent. Sur le champ, il accepte le marché... malgré le
prix exorbitant du kilo de prunes.
Un premier accord à deux fut scellé par un thé ou un café, je ne sais plus.
21. Adieux des Naufragés à l’île
A quelque temps de là, un navire écarté de sa route ordinaire, remarqua des signes de vie sur
cette île non enregistrée. Il jeta l'ancre au large du rivage. Les habitants apprennent que le
navire vogue vers un grand port. Ils décident rapidement de prendre avec eux leurs effets les
plus transportables et de s'en retourner dans leur pays.
Les émigrants tiennent à emporter le fameux livret. Une dispute commence entre eux pour
savoir qui gardera l’original une fois les copies faites...
Henriette et Martin en profitent alors pour annoncer que finalement ils décident de rester sur
l’île qu’ils renomment “Ile de l’Espoir”. Ils proposent aussi de garder l’original sur place:
- “ Ça pourrait favoriser un tourisme éducatif et rémunérateur, disent-ils.”
- “Accordé, crient-ils tous.”
C’est un énorme éclat de rire, des applaudissements et des chansons jusqu’au départ.
11 mars 2010 /version 2.4 Michel Portal d’après Louis Even
imel: michelportal2@free.fr 41 rue du Château 56400 Auray

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