Le permaculteur Rob Hopkins1 prend acte d’un futur apocalyptique et inexorable. Il prépare déjà la phase qui suivra la crise ultime. Il réfute l’attitude individualiste des
survivalistes
Il s’agit, sur un territoire spécifique, de prendre une « initiative de transition » vers une économie sans pétrole et de développer la résilience du tissu socioéconomique local. Pour lancer une initiative de transition, le point de départ est l’existence d’un noyau dur des forces vives du territoire considéré qui ont en commun la permaculture2. Le premier objectif se propose d’atteindre la décroissance énergétique sur ce territoire. Ainsi l’expérience de Totnes, petite ville de 8000 habitants (Devon, Angleterre), a commencé en septembre 2005. En septembre 2008, on lançait une monnaie locale avec l’ambition de revitaliser le commerce local. En avril 2009, l’expérience atteignait la phase détaillée du plan de décroissance énergétique touchant tous les aspects (nourriture, transport, habitation, commerce, industrie locale, artisanat…)
1. Rob Hopkins, The Transition Handbook. >From Oil Dependency to Local Resilience (Green books, 2008)
2. Originellement, le terme de permaculture est une contraction de permanent agriculture, qui désigne une technique de l’agro-écologie (ensemble de pratique et de modes de pensée visant à créer une production agricole très économe en énergie, respectueuse des êtres vivants et de leurs relations réciproques).
Plus généralement, c’est une « culture » au sens d’une philosophie de l’aménagement du territoire par l’intégration harmonieuse des habitats humains, du microclimat, des plantes des animaux, des sols et de l’eau afin de créer des sociétés durables.
Source : Scénarios du futur et initiatives de transition de Christian Araud
(in Entropia n° 7, automne 2009 : L’Effondrement
Né en 2005 au Royaume-Uni, le mouvement des Transition Towns est composé d’une centaine de villes qui ambitionnent de vivre prochainement presque sans pétrole. Le point de départ de la réflexion est le constat que nous sommes à la veille d’un changement de civilisation. Que nous le voulions ou non, ce changement est imminent, inévitable, et vraisemblablement brutal. Plus précisément, cette conviction se fonde sur deux phénomènes majeurs scientifiquement démontrés :: le changement climatique et le pic pétrolier. L’ère des transports bon marché, du tourisme de masse et de la mondialisation, pour ne citer que ces trois phénomènes-là, touche inéluctablement à sa fin. L’hypothèse d’un effondrement1 de la société est l’une des bases de la réflexion menée par les groupes de transition. Des agronomes se demandent si le Royaume-Uni est effectivement capable d’atteindre l’autosuffisance alimentaire. Des médecins se sont penchés sur la question de la médecine post-pétrole. Deux domaines parmi les plus angoissants de ce que peut signifier une vie post-effondrement.
Toute la force de la transition consiste à offrir un cadre de réflexion et d’action qui, sans nier les catastrophes qui nous attendent, permette néanmoins d’agir pour nous y préparer et construire une vie meilleure après ces catastrophes. Lorsque des militants souhaitent former un groupe de transition, ils commencent par une période d’éveil des consciences qui consiste à organiser des projections de films exposant sans détour les menaces environnementales. Lors du débat, on propose de former un groupe local de transition on en vue de « reconstruire la résilience locale ». Le but est de transformer immédiatement le choc de la prise de conscience en force d’action.
On estime que les régions fondées sur la relocalisation économique et le mieux-vivre s’en sortiront mieux après le prochain choc pétrolier. Il s’agit d’un pragmatisme radical. Pragmatisme, parce que, si la certitude scientifique du choc à venir est partagée, aucune interprétation idéologique ou politique n’est privilégiée par le mouvement pour la transition. Radicalité car il n’existe pas une grande variété de solutions pour réduire drastiquement et à court terme la consommation d’énergie et les émissions de gaz à effet de serre. Toutes les pratiques envisagées tournent autour des idées de sobriété, de réduction des biens matériels, de réévaluation des besoins, d’entraide locale, de relocalisation de la production alimentaire, de production locale d’énergies renouvelables, etc.
Tout autant, le mouvement des Transition Towns ne se vit pas comme un mouvement catastrophiste. Il s’efforce sans cesse de positiver, en insistant par exemple sur la force que peut avoir un groupe déterminé pour changer l’ordre des choses, mais aussi sur les perspectives de vie meilleure : des vies plus simples, libérées des gadgets électroniques, des villes plus calmes, un sens retrouvé de la solidarité au sein de la communauté locale. En s’imposant une réflexion à l’échelle d’une commune, les militants se confrontent à des questions très concrètes. Sur quelles parcelles planter les arbres fruitiers qui nous seront nécessaires lorsque les importations cesseront ? Où installer les éoliennes ? Quelles voitures devrons-nous conserver et lesquelles devrons-nous sacrifier ? Toutes ces questions matérialisent dans les esprits à la fois la catastrophe et les solutions qui peuvent y être apportées. La période d’avant le pétrole peut être une source d’inspiration pour l’avenir. Le point d’orgue est la rédaction d’un plan local de descente énergétique qui décrit ce que devrait être la vie dans la commune en 2020 : une vie essentiellement piétonne, des magasins de proximité, réouverture de la gare, fermeture de l’aéroport…le tout composant l’image d’une ville ayant atteint un niveau suffisant de résilience pour être faiblement concerné par la déplétion énergétique.
La perspective d’un effondrement est perçue comme un événement potentiellement libérateur, et comme une occasion de nous émanciper de toutes sortes de dépendances : dépendance au pétrole, à
l’énergie, au travail, aux firmes multinationales, à l’accumulation matérielle, à la vitesse, à l’instantanéité
1. effondrement de la société tel que le définit Jared
Diamond, c’est-à-dire réduction drastique de la population humaine et/ou de la complexité politique/économique
Source : résilience, relocalisation et catastrophisme éclairé de Luc Semal et Mathilde Szuba
(in Entropia n° 7, automne 2009 : L’Effondrement
Le mouvement pour la Transition (ou Transition movement) a été initié en 2005 à Totnes (Devon) par Rob Hopkins, professeur de permaculture qui avait été sensibilisé au thème du pic du pétrole quelques mois auparavant : à l’époque, il s’agissait seulement d’élaborer une stratégie locale pour que Totnes puisse à l’avenir se passer de pétrole sans en souffrir. Mais d’autres groupes locaux ont rapidement suivi cet exemple, et en mai 2008, le « réseau de la Transition » comptait déjà 50 localités : villes, îles, forêts, etc. Le mouvement pour la Transition a mûri sa stratégie, a atteint une relative notoriété au Royaume-Uni, et a publié en mars 2008 son premier ouvrage majeur : The Transition Handbook.
Ce livre est à la fois un manifeste qui présente un mode original d’appréhension des problèmes environnementaux, et un manuel pratique pour initier une action collective locale de préparation au pic du pétrole et au changement climatique. La partie 1, intitulée « la tête », explique pourquoi le pic du pétrole et le changement climatique rendent nécessaire une forme de relocalisation (« small is inevitable ») La partie 2, intitulée « le cœur », présente l’esprit de la réponse proposée par le mouvement pour la Transition : une réponse résolument positive, qui consiste en la proposition d’un avenir désirable, tant par préférence que par souci d’efficacité. La partie 3, « les mains », propose quelques outils pour initier dans votre propre localité une dynamique de reconstruction de la résilience locale.
La « transition » et la « résilience » sont les deux mots-clés du livre, et plus généralement de la stratégie du mouvement pour la Transition. Ce mouvement s’est construit en concentrant sa pensée sur deux problèmes : le pic du pétrole et le changement climatique (d’autres sujets comme les pollutions chimiques ou le déclin de la biodiversité sont parfois abordés, mais ils ne sont pas au cœur de cette pensée). Face à ce double problème, le mouvement propose une transition qui mènerait de la dépendance pétrolière à la résilience locale. La résilience est le degré de capacité d’une localité à absorber un choc (ici, la fin du pétrole abondant et bon marché) sans s’effondrer.
La transition proposée par ce mouvement est une stratégie de reconstruction de la résilience à l’échelle locale : concrètement, se défaire de la dépendance aux exportations et aux
importations, et relocaliser les activités sociales et économiques. Viennent alors une série d’actions à mener à l’échelle locale : planter
des arbres fruitiers, organiser des circuits courts pour l’alimentation, assurer une production locale d’énergie, etc. Pour mesurer les progrès effectués en ce sens, Rob Hopkins propose des
« indicateurs de résilience » : par exemple, le pourcentage de nourriture consommée ayant été produite à proximité, la part de terrain consacrée au parking par rapport à celle
consacrée aux cultures vivrières, le pourcentage d’habitants sachant cultiver au moins dix légumes, le pourcentage de médicaments utilisés qui ont été produits à proximité, etc.
(pp. 174-175)
Le mouvement pour la Transition est étonnant par plusieurs points. D’abord, par la rapidité de son émergence : 50 villes en transition en avril 2008 (c’est-à-dire avec un noyau de militants
très actifs depuis déjà plusieurs mois), et plus de 700 groupes locaux en cours de formation dans le monde, surtout dans les pays anglo-saxons (liste disponible sur www.transitiontowns
Le mouvement pour la Transition s’inscrit donc clairement dans une logique de durabilité forte et plaide pour une refonte de l’économie sur une base locale et soumise aux contraintes environnementales. Techniquement, ses propositions sont souvent comparables à celles du mouvement pour la décroissance : relocalisation de la production alimentaire, sobriété énergétique, relocalisation de l’économie, etc. Mais il en diffère fortement par sa façon d’appréhender le problème : l’un des leitmotivs du mouvement pour la Transition est le refus de pointer du doigt les coupables, dans le but d’associer un maximum d’individus aux stratégies locales de transition. Alors que le mouvement français pour la décroissance cherche généralement à montrer que la poursuite de notre mode de développement n’est ni souhaitable ni possible, le mouvement pour la Transition se contente de montrer qu’elle n’est pas possible (si beaucoup de militants semblent penser qu’elle n’est pas non plus souhaitable, cette considération reste généralement une opinion et n’est pas utilisée comme argument).
Source : Texte de Luc Semal, The Transition Handbook
(http://developpemen
Il faut bien admettre que grâce à cette stratégie, le mouvement pour la Transition est parvenu à des résultats encourageants en un temps record : des centaines de groupes locaux se sont constitués. Chacun de ces groupes vise l’élaboration d’un « plan de descente énergétique » pour sa localité, et un éventail d’actions originales a été inventé. Les militants s’accordent sur un constat radical (le pic pétrolier est imminent) et la plupart de leurs désaccords possibles deviennent donc secondaires : par exemple, il est inutile de se déclarer pour ou contre la croissance, ou pour ou contre le développement durable, puisque de leur point de vue, le système économique tel que nous le connaissons va bientôt disparaître, que nous soyons pour ou contre lui.
Ce mode d’action qui consiste à mobiliser toutes les bonnes volontés autour de quelques idées-clés (imminence du pic pétrolier, reconstruction de la résilience locale, nécessité de la
relocalisation) a, jusqu’ici, fait la force du mouvement pour la Transition : la liste des actions initiées par les groupes locaux et présentées dans le livre est impressionnante
pour un mouvement aussi jeune. Cependant, on peut se demander si ce mouvement ne risque pas d’être rattrapé par les sujets actuellement passés sous silence : par exemple, le mode de
mobilisation proposé permettra-t-
En définitive, le Transition Handbook donne un aperçu d’un mouvement qui n’en est encore qu’à ses débuts : après une naissance indiscutablement réussie, il lui reste maintenant à grandir en évitant les crises de croissance.
Source : Texte de Luc Semal, The Transition Handbook
(http://developpemen
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